Résumé: Cet article explore la danse du masculin et du féminin dans le tango et dans la vie. Au-delà du niveau de base où l’homme dirige et la femme suit, il existe un niveau subtil où le masculin devient une présence pure et le féminin une énergie dynamique. Le Tantra enseigne que l’union de Shiva et Shakti, le masculin et le féminin, réside en chacun de nous et que la danse peut être une métaphore de cette union. Les hommes sont invités à embrasser leur force virile tout en se connectant à leur féminin intérieur, tandis que les femmes sont invitées à contacter leur puissance sauvage.

L’objectif ultime est de parvenir à l’union du féminin et du masculin, aussi bien dans les relations extérieures qu’à l’intérieur de nous, en reconnaissant le féminin comme un principe équivalent au masculin, ni l’un ni l’autre ne devrait être considéré comme supérieur ou inférieur.

Quelques pas de danse…

La lumière est tamisée dans ce grand hall où plusieurs dizaines de danseurs et de danseuses se sont réunis pour célébrer le Tango au cours d’une milonga, un bal.

« J’adore danser, car cela me rend vivante. Dès que Pedro, mon partenaire de tango, me prend dans ses bras pour danser, je ressens comme une excitation intérieure mêlée à une profonde relaxation. C’est comme si mon cœur s’arrêtait un instant, comme si l’on entrait dans un espace où il n’y a plus que nous deux et la musique, le temps s’arrêtant pour durer une éternité… Je sens son souffle, sa chaleur, son corps, ses mains qui me guident dans la danse, ses pas déterminés qui m’invitent à le suivre… Je sens que je peux me déposer et en même temps me laisser aller à ce que je ressens au plus profond de moi…

Je me laisse porter par la musique et par la puissance tranquille de mon partenaire qui me guide et en même temps m’écoute. Nous dansons en harmonie, en parfaite synchronisation, comme si nous ne faisions qu’un, dans un élan de passion et d’intensité retenue.

Dans ses bras, je me sens en sécurité et libre à la fois. Libre de m’abandonner à la danse, libre de ressentir toutes les émotions qui surgissent en moi. C’est un moment magique où tout semble possible, où j’ai l’impression d’être totalement femme, vibrante et libre. »

Ce témoignage d’une danseuse de tango est tout à fait caractéristique de ce qui se passe lorsque le féminin s’abandonne au masculin.

Danser vient nous placer dans notre polarité masculine ou féminine sans qu’il y ait besoin de prononcer un mot, et je trouve que la danse de salon permet de mieux comprendre comment ces deux principes s’articulent et comment ils peuvent nous aider dans notre transformation.

Dans cet article, nous explorerons ces principes, la manière dont ils influencent nos relations et notre société, et comment nous pouvons les nourrir ensemble pour créer un équilibre harmonieux à partir des enseignements du Tantra.

La complémentarité du masculin et du féminin

Les principes du masculin et du féminin sont des fondements essentiels de la vie. Pour les appréhender pleinement, il est essentiel de remonter à leurs origines, à une époque où les cultures ancestrales reconnaissaient l’importance de l’équilibre entre ces deux polarités. Des traditions aussi variées que la philosophie chinoise, hindoue et amérindienne ont élaboré des systèmes de pensée axés sur ces énergies complémentaires, que l’on retrouve également dans des voies spirituelles occidentales comme l’alchimie, le celtisme et d’une manière générale les enseignements ésotériques que l’on retrouve dans des confréries comme les Rose-Croix ou les Francs Maçons.

Traditionnellement, le masculin représente l’action, la force, la détermination et la rationalité, tandis que le féminin incarne la réceptivité, l’intuition et la compassion, mais on verra que le Tantra propose d’aller à un niveau plus subtil qui transcende, tout en l’incluant, l’opposition masculin-féminin traditionnelle. Et pour mieux comprendre ce passage d’un plan à un autre, du “basique” au “subtil”, on utilisera la métaphore des danses de salon et en particulier du tango.

Cette dualité est omniprésente dans notre vie quotidienne et notre environnement: même le simple acte de brancher une prise électrique implique une prise mâle et une prise femelle ! Mais ces polarités ne sont pas seulement extérieures: les archétypes du masculin et du féminin représentent aussi les facettes intérieures de notre psyché. Ils existent en chacun de nous, indépendamment de notre sexe biologique, et leur harmonie est cruciale pour notre bien-être et notre épanouissement.

Je fais tout de suite un petit aparté pour dire que j’utiliserai les mots “masculin” et “féminin” – ainsi que les appellations chinoises correspondantes Yang et Yin – pour parler des principes eux-mêmes, et que j’utiliserai les termes “homme” et “femme”, pour parler du genre. Pour simplifier, je supposerai que les hommes sont principalement masculins et que les femmes sont principalement féminines. Cependant, cette vision est assez élémentaire. En réalité, la dynamique est bien plus riche et complexe : chaque homme a en lui une part de féminin, et chaque femme une part de masculin, et ces éléments s’entremêlent dans une danse subtile qui amène à l’Union.

Au cours de cet article, on verra ainsi comment se relier à l’autre, au travers des polarités féminines et masculines, quels sont les obstacles à surmonter et comment, à l’intérieur de soi, s’effectue cette alchimie de l’union du masculin et du féminin

Une classification des attributs associés généralement au masculin et au féminin

Voici ici une liste des attributs ou caractéristiques associé à chacun de ces deux principes. Sans féminin, le Yang devient rigide, dur, violent, inamovible. Sans masculin, le féminin devient mou, se répandant, sans forme. Globalement, l’idéal passe par un équilibre harmonieux de l’un et de l’autre en fonction des situations.

Le Masculin (Yang) Le Féminin (Yin)
– Principe actif, l’émissif (ce qui va vers)
– Pénétrant
– Tenir, contenir
– La logique rationnelle
– Le moi conscient
– L’intellect
– La rigueur, la Loi
– La clarté, le focus
– L’extériorité
– La compréhension intellectuelle
– Le visible
– Le soleil
– Le jour
– Le chaud
– La vue
– Rapidité, efficacité
– La création, la construction (ce que l’on fabrique)
– L’objet
Se recueillir
– Rechercher la solitude
– La compétition
– Le mouvement vers le haut (l’élévation)
– Le dur et rigide, le contenant
– La structure – la stabilité
– La force
– La violence
– Les arbres
– L’air et le feu
– Avoir des objectifs
– Le plein qui va vers la vacuité
– L’ascèse, la discipline
– La méditation en conscience
– Les rituels structurés
Principe réceptif (ce qui vient de)
– Accueillant
– S’abandonner, lâcher-prise
– L’intuition
– La partie inconsciente de l’être
– Le cœur
– La miséricorde
– La diversité, la profusion
– L’intériorité
– L’image globale
– Le caché
– La lune
– La nuit
– Le froid
– L’écoute
– Lenteur, prendre son temps
– La génération, l’émanation (ce qui advient tout seul)
– La relation
– Entrer en interaction
– Rechercher la relation
– La coopération
– Le mouvement vers le bas (l’incarnation)
– Le souple, le fluide
– La transformation – la dynamique
– La douceur, la vulnérabilité
– La manipulation
– Les rivières
– L’eau et la terre
– Se laisser porter par ce qui est là
– Le diffus qui va vers la plénitude
– Laisser venir, laisser advenir
– La danse spontanée
– La dévotion
Liste non exhaustive des qualités et attributs masculins et féminins

Comprendre le féminin

Les valeurs de notre société sont plus tournées vers le masculin : dans le monde du travail c’est l’efficacité, l’optimisation, les objectifs, la structure, le contrôle et la rationalité qui dominent. Même dans des religions comme le bouddhisme, la spiritualité est assez centrée sur la méditation et la solitude, des expressions masculines de l’accès au divin.

On connait moins bien les valeurs féminines centrées sur le laisser advenir, sur l’écoute, sur la danse spontanée, la relation à l’autre et la dévotion. Plus exactement, elles sont souvent dénigrées comme « moins valides » que les autres approches plus masculines.

Et cela est dû en grande part à une profonde erreur d’interprétation du féminin qui a été dévalorisé pendant des millénaires, et qui a ensuite réduit le féminin à la passivité. Regardez sur Internet et vous verrez que le féminin, le Yin, est encore assez souvent associé à la passivité, même si cela tend à disparaitre. Or rien n’est plus faux: le féminin est une dynamique, d’accueil et de réceptivité et ne peut en aucun cas être réduit à de la passivité.

Prenons un exemple. Quand vous recevez quelqu’un chez vous, est ce que vous êtes passif ? Non ! Vous n’êtes pas affalé dans votre canapé en attendant que les gens débarquent, défoncent la porte et se servent dans votre frigo. Ça, ce serait de l’intrusion, ce n’est pas ça accueillir ! Recevoir, c’est une activité : vous ouvrez la porte, vous invitez les gens à entrer et les mettez à l’aise en créant une atmosphère agréable autour d’eux. En gros, vous prenez soin d’eux. Et prendre soin, c’est tout sauf être passif.

Le féminin correspond ainsi à une énergie d’attraction et d’accueil, et même de lâcher prise, tandis que l’énergie Yang émissive, entraîne et propulse. Le féminin représente la transformation qui advient d’elle-même, comme un bébé qui croit dans le ventre de sa mère ou les plantes qui poussent d’elles-même. Ce principe est ainsi associé au changement, mais aussi aux cycles naturels, la lune et les lunes qui se synchronisent ensemble, à la fluidité et d’une manière générale à tout ce qui est liquide, à tout ce qui se rattache à la nature, aux saisons, à la terre. Il est ainsi relié au corps, à l’inconscient, à l’intuition et aux ressentis qui viennent du corps « je le sens comme ça », par opposition au moi solaire et conscient caractéristique du principe masculin.

Avec l’opposition et la complémentarité de la polarité féminin-masculin, on retrouve la tension et l’union de la nature (féminin) et de la culture (masculin).

Attention, il faut prendre cela en tant que principe. Cela ne signifie pas que tout ce qui est féminin est naturel et tout ce qui est culturel ou artificiel est masculin, mais simplement de reconnaitre l’importance et la complémentarité de ces deux principes : il n’y a pas de culture qui ne soit souché sur la nature, pas de nature humaine qui ne soit sociale. Comme le dit Edgar Morin dans Le paradigme perdu : La nature humaine : « La culture est dans notre nature et la nature dans notre culture. ». Et, sur le plan symbolique et archétypal, la nature est associée au féminin et la culture au masculin.

Les danses de salon

Pour illustrer cette dynamique, intéressons-nous aux danses de salon, et plus particulièrement du tango. Je fais du tango depuis quelques années et j’y ai trouvé la même énergie que dans le Tantra en ce qui concerne cette alliance entre les énergies masculines et féminines.

Je reviendrai à la fin de mon propos sur le tantrisme et comment justement ces énergies masculines et féminines vont nous transformer à la fois en nous-même et puis aussi dans le couple, dans la relation pour s’unir à l’autre.

Quand on commence les danses de salon et en particulier le tango, il y a des rôles standards: le masculin guide et le féminin est guidé. En général c’est un homme qui guide et une femme qui est guidée (et c’est ce que nous supposerons par la suite par simplification), mais ce n’est pas nécessaire, et à partir d’un certain niveau, les bons danseurs savent aussi bien prendre le rôle de guide que celui de guidé, et ils savent passer de l’un à l’autre sans difficulté.1

Au début de cette aventure, l’homme, en tant que guide, se trouve face à une responsabilité écrasante. Il doit orchestrer les mouvements, coordonner les pas et maintenir une harmonie sur la piste, tout en étant conscient de la présence des autres danseurs. C’est une charge cognitive intense, un véritable défi. Je peux vous assurer que c’est vraiment chaud !

La femme, quant à elle, n’est pas en reste. On pourrait penser qu’elle se contente de suivre, mais ce n’est pas le cas. Suivre n’est pas synonyme de passivité, bien au contraire. Elle doit plonger dans son féminin, être totalement à l’écoute de son partenaire, sans anticiper ni être traînée. Elle doit savoir accueillir les intentions de son guide, les interpréter et agir en conséquence. C’est une écoute active, une réceptivité consciente : elle ne doit pas se laisser “trimbalée”, ni non plus anticiper, sur ce que va demander son partenaire. Elle doit laisser son corps suivre les informations transmises, en accueillant les propositions de son partenaire sans être passive pour autant. Cela demande autant d’efforts cognitifs mais de manière plus subsconsciente, afin de s’ouvrir à une écoute large, être à même de faire confiance pour pouvoir s’abandonner totalement.

C’est clairement plus difficile pour le danseur au début : on dit que les hommes mettent au moins deux ou trois ans avant de pouvoir danser dans des bals ou des milongas, comme on dit dans le tango, et être à même d’inviter d’autres danseuses que celles avec qui ils ont l’habitude de danser. Pour les femmes, c’est un peu plus facile ; quelques mois suffisent pour acquérir cette capacité d’accueil et pouvoir danser à un certain niveau avec de bons danseurs. Puis, avec le temps, l’homme intègre tous les pas, cela devient plus mécanique et sa charge mentale diminue. Danser devient automatique comme cela peut l’être de conduire ou de marcher.

Les débuts montrent ainsi toute l’importance de cette alliance masculin / féminin. Le danseur assume ses responsabilités, il est garant du cadre, protecteur et attentif. Il doit décider comment avancer, aller à gauche ou à droite, et anticiper quel pas faire ensuite. C’est une charge cognitive considérable. Quant à la femme, et d’une manière plus générale à la personne guidée, la difficulté ne consiste pas à penser à quelque chose en particulier, mais plutôt à s’ouvrir, à accueillir, à ne pas anticiper les actions du danseur mais à se laisser guider en accueillant ses intentions, sans être passive tout en restant présente.

Tout un programme ! Et quand la personne guidée a tendance à être cérébrale, c’est un vrai travail de déconstruction des schémas d’apprentissage habituels pour déconnecter le mental qui essaye de comprendre alors qu’il s’agit d’aller écouter son corps qui « sait » plus naturellement et bien plus vite que la tête.

Le niveau avancé: quand le féminin inspire le masculin

Avec le temps et la pratique, cette dynamique évolue. L’homme, après des années d’expérience, intègre les mouvements au point où ils deviennent presque automatiques. Il peut alors décider de ses pas sans trop réfléchir, les pas de bases étant totalement automatiques. Cette maîtrise lui permet d’être plus présent à sa partenaire, de mieux savoir naturellement où elle est sans à avoir à regarder ses pieds. Il développe ainsi une partie féminine en lui : l’écoute de la femme, de la danseuse.

De son côté, la danseuse gagne en autonomie et en confiance. Tout en suivant l’homme, elle réalise qu’il existe de l’espace pour s’exprimer. Elle interprète les intentions du danseur, et les traduits naturellement dans son propre style, dans sa manière de bouger les jambes, de tenir son axe intérieur tout en étant reliée à son partenaire. Sans imposer sa volonté, elle laisse émerger ce qui vient en elle, des mouvements émergeant spontanément pour venir inviter le danseur dans telle ou telle direction.

Ainsi, si au niveau de base, l’homme incarne le masculin qui impulse, et si la femme s’abandonne à son cavalier, avec l’expérience et la pratique, la situation devient ensuite toute autre : l’homme met toujours son énergie et sa puissance au service de la danse, mais celle-ci est inspirée par le féminin, en créant à deux un espace plus grand, plus extatique et plein de joie.

Mais attention, cette danse est loin d’être un long fleuve tranquille. Des erreurs peuvent survenir, créant des tensions ou même des conflits. Cependant, ces moments sont des opportunités, des invitations à l’inspiration. Si l’homme accepte ces erreurs non comme des fautes, mais comme des interprétations erronées, dues éventuellement à son propre manque de clarté, il ouvre la porte à une danse plus riche, plus complexe. Il n’y a plus d’erreurs, mais seulement des propositions que la vie envoie pour créer de nouvelles arabesques, de nouvelles formes, et ainsi augmenter la connexion et produire plus de félicité.

Les danseurs et danseuses de tango, avec un peu d’expérience, peuvent ainsi vivre une connexion profonde, où le masculin et le féminin se mettent à danser ensemble. Les rôles n’ont pas changé, ce n’est pas la femme qui guide, mais c’est un approfondissement de la relation masculin-féminin qui se met en place, où chacun, sur un plan d’égalité, reconnait la polarité de l’autre tout en restant dans la sienne. On peut avoir ainsi l’impression de “faire l’amour” avec sa partenaire, alors qu’aucun geste n’est de l’ordre du sexuel.

En somme, le tango nous enseigne que le masculin et le féminin sont deux forces complémentaires, deux énergies qui dansent en nous. Au début, le masculin peut sembler dominer, mais avec l’expérience, une véritable union se crée. Chacun, dans le respect de sa propre polarité, reconnaît et accueille celle de l’autre. C’est une danse de l’âme, une célébration de la vie dans toute sa complexité et sa beauté.

Le niveau subtil: quand le masculin devient pure présence

Mais cette relation entre le masculin et le féminin ne s’arrête pas là. Au delà du niveau « de base » où le masculin agit, envoie et dirige, tandis que le féminin accueille et suit, et au delà aussi du niveau « avancé », où le masculin déploie sa puissance et sa présence tandis que le féminin commence à trouver son autonomie pour inspirer, il existe un troisième niveau encore plus subtil, qui, pour moi, est vraiment fascinant.

Ce niveau on l’observe chez les (très) bons danseurs. Vu de l’extérieur c’est vraiment impressionnant: on a l’impression que l’homme ne fait plus rien et que c’est la danseuse qui danse spontanément autour de lui.

J’avais demandé à un prof “mais c’est quand même incroyable ce qui est en train de se passer là. Le danseur ne bouge pratiquement pas alors qu’elle double ses pas la, qu’elle va à gauche, à droite. Et pourtant on a l’impression que le danseur ne fait rien.

Il me répondit “C’est vrai, d’une certaine manière, j’envoie une intention, et c’est elle qui choisit, qui décide où elle va. Par exemple, dans ce pas de danse, c’est moi qui envoie toute l’information. Par contre dans cet autre là, je lui laisse de la place, c’est elle qui danse.

De l’extérieur, je n’avais pas vu la différence. Car la subtilité des échanges entre les duos est telle que les informations circulent avec une délicatesse presque impalpable. Par moments, le danseur semble s’effacer, offrant à la danseuse l’espace pour s’exprimer, comme si elle dansait « sans lui ». Pourtant, même dans cette apparente autonomie, elle demeure intrinsèquement connectée à lui.

A ce moment, le guideur devient essentiellement une présence, une force alignée, le “contenant” de sa partenaire. De son côté le féminin n’est vraiment plus du tout passif mais un élan dynamique qui s’affirme avec grâce et sensualité. L’énergie de la danseuse ne vient pas de la tête, comme ce que faisait l’homme au niveau basique, mais de son ventre, de son “womb” pour reprendre le terme anglo-saxon, de sa matrice, du plus profond de son être.

On a l’impression que l’homme est un arbre et la femme une liane qui s’enroule et se laisse aller à ce qui vient spontanément en elle. Cette métaphore illustre un moment où le masculin n’agit plus beaucoup, il est juste une puissance et une présence et la femme une énergie en mouvement.

Le tantra: la danse de Shiva et Shakti

Proposition d’amélioration : À ce moment-là, on retrouve le Tantra et ses deux divinités Shiva et Shakti, qui s’unissent pour aller vers l’unité. Shiva est la divinité, ou plus exactement la figure archétypale masculine, qui incarne la puissance, la présence, le pilier et surtout la pure conscience, cette conscience d’être qui demeure constante, indépendamment des émotions, de l’état et du physique. De son côté, Shakti incarne sa contrepartie féminine, le mouvement et l’énergie matière, ce qui change constamment. Elle est l’état d’impermanence du monde décrit par les bouddhistes. Le monde, notre réalité est en perpétuel changement. Les émotions, les situations et les sentiments évoluent constamment. Ce qui est à un moment n’est plus à un autre moment : il y avait du soleil, maintenant c’est la pluie, et le soleil qui revient ensuite.

On ressent de la joie, et à un autre moment il y a de la tristesse, un autre moment il y a de la colère, puis on revient à la joie, etc. Les sentiments aussi évoluent : je t’aime, je te déteste, etc. Tout cela c’est l’énergie-matière, ce qui bouge et se transforme en une roue sans fin. Et c’est cette dynamique qui nous rend vivant, humain.

Le Tantra enseigne que l’unité de l’être réside dans l’unification de Shiva, la pure conscience et Shakti, l’énergie-matière, en nous-même. Nous ne sommes pas seulement une pure conscience, nous ne sommes pas seulement un corps, nous sommes une conscience faisant l’expérience de l’incarnation dans le monde matériel. Et entre ces deux aspects, il y a le cœur, l’Amour, ce qui nous relie à nous-même, mais aussi aux autres et au monde.

Dans le Tantra, le masculin incarne cette puissance par la Présence, et parfois les hommes ont du mal à embrasser cet aspect de Shiva en eux. La puissance ne signifie pas la force, la colère ou la domination, mais de savoir être présent pour soi et les autres. C’est la présence inébranlable qui constitue un pilier, un soutien, une protection mais aussi une clarté.

En étant ainsi présent au monde et à l’autre, ce qui n’est malheureusement pas si courant, l’homme démontre une puissance incroyable qui est extrêmement attirante pour la femme, car il incarne pleinement le Shiva en lui.

De la même manière, la femme peut incarner Shakti, le principe féminin du Tantra, l’énergie matière. Elle va pouvoir danser avec l’homme, venir le chercher par son intuition, sa manière de bouger, ses émotions, sa sensualité, tout en s’abandonnant à cette source féminine qui est en elle. Au même titre que puissance ne signifie pas force ou domination, l’abandon du féminin à lui-même (à elle-même devrions nous dire) et à l’homme ne signifie pas passivité et soumission, mais bien l’expression d’un mouvement spontané, qui prend sa source dans le corps, ses sensation et sa sensualité.

Vers l’union de Shiva et Shakti en nous

La différenciation homme-femme n’est que la pointe de l’iceberg. En chacun de nous, homme ou femme, résident Shiva et Shakti. Nous ne sommes pas prisonniers de notre seul genre. Imaginez un homme entièrement empreint de masculinité : il serait d’une rigidité extrême. À l’inverse, une femme totalement immergée dans sa féminité serait en perpétuel changement, sans forme stable. Il y a toujours du masculin chez la femme et du féminin chez l’homme.

Pour autant accéder à la puissance intérieure de Shiva pour un homme, ou au rayonnement lumineux de Shakti pour une femme, n’est pas une mince affaire. L’histoire y est pour beaucoup. Les hommes d’autrefois, souvent blessés en leur cœur, masquaient leurs émotions. Dans un monde de survie (je pense à la vie des paysans qui constituaient 75% de la population française en 1700 et encore 60% en 1900) où la force était essentielle, où le travail était principalement physique et où la guerre était toujours présente (toutes les générations connaissaient au moins une guerre et les hommes étaient souvent pris pour de la “chair” à canon), ils se devaient d’être forts, sans émotion, pour travailler sans se plaindre et aller au combat pour “protéger la patrie” comme on disait encore du temps de mon père (qui était né en 1908 et qui a connu deux guerres sur le sol français). La société d’alors ne laissait que peu de place à leur féminin intérieur, sauf pour quelques rares artistes et poètes.

Les femmes, quant à elles, étaient souvent confinées au rôle de gardiennes du foyer, mères et maîtresses de maison. Si elles osaient exprimer leur Shakti, elles risquaient d’être stigmatisées, considérées comme sorcières, voire ostracisées. Les mouvements féministes ont certes œuvré pour l’égalité des sexes, mais souvent en empruntant une voie masculine. À l’image d’Athéna, déesse guerrière de la mythologie grecque, certaines femmes ont revêtu l’armure pour combattre sur un pied d’égalité avec les hommes, en permettant une plus grande présence des femmes dans le domaine public.

Heureusement, les temps changent : depuis quelques décennies les valeurs féminines commencent à être célébrées et reconnues, et aujourd’hui, le défi est de parvenir à une réelle harmonie entre le masculin et le féminin, de les unir en une danse équilibrée, aussi bien dans les relations extérieures, entre hommes et femmes, que dans la communion de notre Shiva et Shakti intérieur.

L’invitation du Tantra c’est que les femmes aillent contacter aussi bien la douceur de la féminité que les forces vives et sauvages de Shakti (pour une référence plus approfondie, je vous renvoie à mon article sur la femme sauvage)

C’est une forme d’empuissancement qui s’appuie sur une vision plutôt Yin que Yang, pour permettre à la femme de trouver sa puissance profonde qui vient de son essence féminine, de son centre, de sa yoni (son sexe en sanskrit).

Il s’agit pour elle de traverser l’image de la bonne mère de famille, la bonne épouse, la bonne professionnelle, la bonne amie, la bonne amante – c’est-à-dire la femme parfaite qui réussit et qui assure dans tous les domaines – pour oser déposer son armure de guerrière, d’amazone. Il est nécessaire de remettre en question cette représentation tellement présente dans notre société et exacerbée par un féminisme qui, paradoxalement, accentue et renforce (rend-force) cette masculinité du féminin. Cela est tout à fait compréhensible et s’explique aisément dans le contexte sociétal actuel où les femmes vivent de plus en plus dans des familles monoparentales, et sont seules à gérer à la fois leur travail, leur maison et les enfants dont elles ont souvent la garde.

Elles n’ont alors pas beaucoup d’autre choix que d’adopter des qualités traditionnellement associées au masculin – détermination, courage, efficacité – pour répondre aux exigences du quotidien. En outre, les réseaux sociaux nourrissent cette pression en valorisant la réussite, même dans leur vie sexuelle où qui devient un enjeu de réussite. Et c’est un vrai paradoxe, car c’est au contraire dans cet espace que s’abaonnder et lâcher-prise devrait prévaloir.

Cette surcharge peut mener au burn out, voire à la dépression. Elle est souvent mal comprise, tant par les hommes que par d’autres femmes. Cette incompréhension aggrave le sentiment de solitude et d’isolement, diminuant ainsi l’énergie féminine vitale. C’est un cercle vicieux, où honte, culpabilité et peur règnent. Toutefois, ces émotions peuvent aussi nourrir la colère du féminin qui, à l’image de Kali, surgit avec force, annonçant un début de transformation. À ce stade, un retour en arrière n’est plus envisageable. Et c’est souvent dans ce contexte que les femmes se tournent vers le Tantra.

C’est bien entendu une autre énergie que le Tantra invite à laisser émerger. Elle autorise la femme à toucher une nouvelle énergie en elle, celle qui vibre en harmonie avec la terre, connectée à sa source afin de toucher l’énergie de la “sorcière” en elle (au sens positif et non péjoraif), avec les éléments et les rythmes hormonaux, synchronisés aux cycles lunaires.

C’est connectée à cette énergie que cette femme danse la vie, aussi bien dans le tango que dans l’amour. Son énergie rayonne de son cœur et de son sexe, reflétant sa vitalité. Elle est cette Esmeralda insoumise, qui avance librement, choisissant ceux qu’elle aime, décidant qui elle souhaite honorer et par qui elle désire être honorée.

Elle peut aussi bien revêtir les atours de Hera (la mère-épouse), que ceux d’Athena (la businesswoman) ou d’Aphrodite (la femme amoureuse, désirable et désirante), sans qu’il y ait de conflits entre ces différents aspects, être à la fois wonderwoman tout en pouvant se déposer dans les bras de son amoureux.

C’est là la quintessence du tantrisme : inviter la femme à redécouvrir sa puissance à travers l’essence du féminin. Et que découvrira-t-elle en cette quête? Une force incommensurable, celle de la femme sauvage, la puissance pure des femmes, et ainsi intégrer toutes les facettes du féminin, de la douceur à l’énergie indomptée de manière fluide et intégrée.

De la même manière, l’homme est invité à embrasser pleinement sa force virile tout en se connectant à son féminin intérieur, de savoir ouvrir les bras pour accueillir, tout en la contenant, l’énergie de Shakti, sans se sentir dépasser par elle, sans devenir pour autant un “gentil garçon” (cf. mon article sur le passage du “gentil garçon au gentilhomme”. Son chemin consiste à relier son sexe et son cœur, afin de se tenir droit et aligné, comme un guerrier de lumière protecteur et affirme, comme un roi qui guide et bénit avec amour, sans colère ni violence (cf mon article sur les archétypes du masculin tout en restant profondément connecté à son âme et à sa mission de vie. Il ne doit pas avoir peur de ce féminin parfois impressionnant, car il peut, par sa présence le canaliser et l’accompagner, sans le juger ni l’opprimer.

Il ne s’agit donc plus d’opposer le macho et l’homme sensible, mais d’intégrer la puissance du premier et la sensibilité du second. L’homme s’ouvre alors à sa dimension spirituelle, sans perdre son ancrage et son essence fondamentale de puissance, de courage et d’alignement. Pas une spiritualité déconnectée (”perchée” comme on dit aujourd’hui), mais une spiritualité incarnée et charnelle. Une spiritualité qui incarne totalement cette union de Shiva et Shakti, afin de pouvoir donner au monde cette alliance sacrée du masculin et du féminin, en allant vers une nouvelle ère, un nouveau paradigme de la relation.

Cela se passe en même temps en soi et entre l’homme et la femme. L’homme devient à même d’accueillir la dynamique fluctuante de la femme, sa nature par moment tendre, parfois sauvage, toujours empreinte de reliance, d’accueil et de liberté. Et la femme, nourrie par cette ouverture, guide l’homme vers des dimensions plus subtiles, plus spirituelles. Ce qui se passe alors entre l’homme et la femme n’est qu’une métaphore du voyage intérieur de l’union du Yang et du Yin qui peut se transposer à n’importe quelle interaction. Si nous réussissons le voyage vers cette union intérieure, cette paix et cette harmonie seront le terreau fertile de tous les liens que nous pouvons tisser les uns aux autres, vers une union extérieure issue de l’union intérieure.

A ce moment là, la voie du Tantra s’accorde avec celle du tango avancé et profond comme avec celle de l’alchimie occidentale : réaliser en soi cette union sacrée du masculin et du féminin, afin de se nourrir soi-même et de participer ainsi à l’évolution du monde.

___________________________________________

Notes:

  1. Il y a de plus en plus de cours, où l’on apprend en même temps le rôle de guideur et celui de guidé, mais dans les bals, ce sont les rôles traditionnels qui prévalent. Nul doute que tout cela va évoluer avec le temps.