Par Jacques Ferber.

L’amour et le désir sexuel sont ils deux forces différentes ? l’une qui est définie par l’autre ? ou des forces de vie distinctes ?

Même si on a de plus en plus tendance à l’oublier de nos jours, il faut garder à l’esprit que la sexualité et l’amour sont liés à la reproduction : si nos ancêtres ne s’étaient pas désirés, nous ne serions pas là pour en discuter. On peut même dire que les formes amoureuses sont les corrélats psychiques de cette nécessité pour l’espèce de se perpétuer, et en cela il s’agit d’un drive puissant, d’une impulsion évolutive fondamentale. Le désir sexuel et amoureux n’est pas un besoin individuel, au sens où l’on a besoin d’eau et de nourriture pour survivre individuellement. On peut très bien vivre sans sexualité (cf. les moines), on peut même vivre sans relation amoureuse. Il s’agit donc plus d’un besoin de l’espèce et du groupe pour se perpétuer. Mais bien qu’il ne s’agisse pas d’un besoin, individuellement, chacun vit cette impulsion évolutive comme une pulsion, sous la forme de désir et d’amour, alors qu’il s’agit de quelque chose qui nous dépasse, dont la nécessité est au delà de nous-même.

Mais cette impulsion qui nous dépasse n’est pas seulement celle du sexe et du cœur: il existe aussi un autre désir qui habite certains d’entre nous, et que l’on pourrait appeler le désir du spirituel, ce désir de donner un sens à sa vie, en s’interrogeant sur sa présence au monde et sur la possibilité d’une transcendance. Cette impulsion, d’une manière ou une autre, notamment sous la forme de religions, a été au cœur du développement de notre humanité.

De Eros à Agapé, en passant par Philia et Aphrodisia

Je vous propose dans cette série d’article d’explorer 4 visages de l’amour (et du désir) qui constituent autant de facettes de la relation affective. Savoir les reconnaitre et les harmoniser permet de dépasser la demande affective et sexuelle et de vivre l’Amour (avec un grand ‘A’à au delà de l’amour (avec un petit ‘a’).

Les grecs utilisaient trois mots principaux pour décrire l’amour: éros, philia et agapé. Le premier concerne l’amour passionnel, le second l’amour “amitié” ou l’amour vis à vis des frères et sœurs, voire des parents et enfants, et enfin ‘agapé’, plus connu des chrétiens, qui a été traduit par “charité” chez les catholiques1 où il désigne initialement l’amour de celui dont on est ni l’amant ni l’ami, l’amour désintéressé, universel et inconditionnel.

Mais à ces trois formes d’amour, je rajouterais quelque chose qui est très important et qui est lié à l’amour, même s’il lui est connexe, c’est le plaisir, qui était nommé Aphrodisia chez les grecs, du nom de la déesse de l’amour, de la sexualité, Aphrodite, qui a été nommée Vénus en latin.

Bien qu’on l’associe généralement à Eros, l’amour désirant, le plaisir s’en distingue pourtant. On peut être dans le plaisir sans avoir de désir, on peut jouir de quelque chose sans le posséder. Mais nous reviendrons dessus, lorsqu’il s’agira de dépasser l’opposition Eros-Philia pour incarner l’amour dans la chair et comprendre ensuite comment une sexualité sacrée est possible.

Eros

Eros, le plus employé dans notre langue est aussi, étonnamment le plus mal compris, car il a connu une dérive avec l’adjectif “érotique” qui l’associe à une sexualité fantasmée, un peu glamour, ce que les grecs auraient associée en fait au terme aphrodisia qui désigne le plaisir sexuel.

En réalité, il n’en est rien, Eros chez les grecs, est le dieu de la passion amoureuse, de l’attraction irrésistible vers celui ou celle que l’on désire. D’une manière générale Eros, c’est une pulsion de vie qui nous amène à être attiré par l’autre, aussi bien dans son coeur que son corps, quand on voudrait autant qu’il nous appartienne qu’on lui appartienne aussi en retour. Car l’amour c’est un désir, et tout désir suppose un autre, une altérité. Tout désir est a priori désir de quelque chose qui n’est pas moi: l’autre est fondamental. Eros n’est pas l’amour de soi, mais l’amour de l’autre. Si on succombe à cet amour d’Eros pour soi-même on risque de tomber passionnément amoureux de soi et de vivre la fin de Narcisse, ce personnage de la mythologie grec, qui tombe passionnément amoureux de sa propre image qu’il contemple dans les reflets de l’eau. Il en est tellement amoureux et il désire tellement son reflet — il succombe tellement à l’amour d’Eros pour lui-même — qu’il en meurt.

C’est peut être à cause du mythe de Narcisse que beaucoup ont du mal à s’aimer eux-mêmes. Pour ne pas tomber dans un amour “narcissique”, beaucoup s’interdisent de s’aimer soi-même. C’est là une mauvais interprétation du mythe de Narcisse: il ne s’agit pas de tomber passionnément amoureux de soi, au mépris des autres et de la vie, mais de s’aimer au sens de Philia tourné vers soi, c’est-à-dire en prenant soin, de soi. S’aimer alors consiste à essayer de satisfaire soi-même ses propres besoins, surtout s’il s’agit de besoin infantile (qui viennent de l’enfance, sans aucun jugement) tels que être rassuré (“tu ne seras pas abandonné, je suis là”), considéré et reconnu, adoré et choyé, comme un enfant peut l’être par ses parents. Il ne s’agit pas d’amour Eros, qui conduit au narcissisme mais d’amour Philia tourné vers soi (et pas non plus d’amour propre qui est lié à l’ego),

Eros est vécu pour beaucoup comme l’incarnation du mythe de la quête de sa “moitié” raconté par Aristophanes dans le Banquet de Platon. Dans cette histoire poétique, Aristophane conte l’histoire de cette humanité “des temps anciens” ou chacun était un androgyne, mi-homme, mi-femme (il y en avait qui avait deux corps masculins et d’autres deux corps féminins), avec deux têtes et quatre bras. Ils étaient magnifiques, dit Aristophane et complets. Et cette complétude leur donnait une force prodigieuse qui leur procurait une audace incroyable au point de vouloir escalader le ciel pour devenir l’égal des dieux. Zeus en pris ombrage et punit ces humains “archaïques”2 en les affaiblissant. Il les coupa en deux, du haut en bas, et ils se séparèrent en deux moitié, l’une mâle et l’autre femelle.

Mais étant ainsi amputés de leur autre “moitié”, les humains cherchèrent cette autre moitié pour la rejoindre et s’unir à nouveau. Voici l’origine de ce mythe qui décrit de manière poétique comment les être humains sont passés de l’unité à la dualité, et la raison pour laquelle chacun recherche à retrouver “sa moitié”, sa “flamme jumelle” comme on dit dans les cercles spirituels New Age. De ce fait, d’après ce mythe, nous sommes condamnés à rechercher notre moitié pour retrouver cette complétude originelle. En étant homme ou femme, je ne suis qu’une moitié d’humain, un être incomplet, et tout me pousse intérieurement à retrouver cette moitié. Si je la trouve, bien sûr, je serais rempli de bonheur, de joie. Et c’est ainsi que l’amour est vécu par bon nombre de personnes comme une fusion avec l’autre, pour ne faire qu’un, pour retrouver l’unité originelle où il n’y avait pas de séparation ou le Deux se fonde en Un. Et cela vaut aussi pour les homosexuels, puisqu’il y avait des humains “archaïques” dont les deux moitiés étaient du même genre, comme on le dirait aujourd’hui.

Bien sûr, cette composante fusionnelle au travers du mythe de la Flamme Jumelle fait partie de l’amour. L’union ne peut se comprendre sans cette attirance fondamentale de passer de deux à un. Mais pris comme seule définition de l’amour, cet Eros pose de nombreux problèmes:

  1. Tant que je n’ai pas trouvé ma moitié, je suis une âme en peine, et rien ni personne — sauf ma moitié — ne peut me soigner de cette mélancolie, de cette tristesse. Je vais donc rester dans l’attente de cette rencontre (l’attente du “Prince Charmant” pour les femmes, la quête de l’Eternel Féminin pour les hommes) au risque de ne pas réellement vivre et de rater toutes les occasions d’amour qui se présentent si elle ne relèvent pas de cette fusion originelle: seule notre “moitié” peut nous procurer félicité et bonheur. Et toute la question sera, à chaque rencontre: est-ce ma moitié? Vais-je enfin vivre la complétude? Est-ce que c’est « le bon »?
  2. Si par hasard (par bonheur croit-on) je rencontre ma moitié, c’est définitif et pour la vie ! C’est le grand Amour (avec un grand “A”) que l’on se jure de vivre éternellement l’un avec l’autre. Et si l’autre venait à disparaître, je serais absolument triste et inconsolable. Certaines personnes, même encore jeunes, ne se remettent jamais d’un amour perdu, de la disparition de l’être cher.
    Si malencontreusement, il s’avérait que cette rencontre avec “l’homme de ma vie” ou la “femme de ma vie” tournait mal, alors soit j’en serais réduit à retomber dans l’état 1) car ce n’était pas réellement ma “moitié”, soit je serais amené à remettre en cause ma croyance dans l’existence de cette flamme jumelle.

Dans les deux cas, on voit que cette aspiration profonde à rencontrer sa Flamme Jumelle, sa moitié, conduit au malheur. Tant qu’on ne l’a pas trouvé, on est malheureux, et une fois qu’on l’a trouvé, on a peur de la perdre, soit par la mort, ou encore pire par la déception de se rendre compte que ce n’était pas réellement notre moitié. Dans tous les cas, cela mène à la souffrance.

Comme on le verra, Eros a lui tout seul, ne peut constituer la base d’un couple solide. Il en est une composante, une force, une direction, et il y a lieu de prendre soin d’Eros, de ne pas négliger cette composante essentielle de la relation amoureuse, mais il est nécessaire de lui adjoindre d’autres ingrédients que sont Philia et Aphrodisia, et Agapé.

(A suivre)

Et vous comment vivez vous l’Eros? La passion amoureuse? Je serais heureux d’avoir vos témoignages dans les commentaires.

 


  1. Malheureusement ce mot a perdu son sens initial en y ajoutant une once de condescendance et de vertu “caritative” pas totalement exemple de pitié envers celui ou celle pour qui on fait oeuvre de “charité”. Bizarrement l’amour a disparu au fil des siècle.
  2. Arché signifie ‘ancien’: ce terme est utilisé sans aucun jugement, bien au contraire puisque Aristophane les considérait comme parfaits, à l’encontre de tous autres qui ne le sommes pas d’après lui.