Sortir de la honte et retrouver l’amour envers soi
Par Jacques Ferber
J’ai longtemps mis du temps à comprendre la différence qui existe entre culpabilité et honte. La première, on la ressent quand on accompli un acte qui, a posteriori, ne nous semble pas juste. Par exemple, dire des mots qui piquent et font mal à quelqu’un, Se ressentir en faute parce qu’on arrive en retard (cela m’arrive souvent), ne pas s’être souvenu de l’anniversaire de mariage, etc. C’est désagréable, certes, d’avoir été pris en faute, et de ne pas pouvoir revenir en arrière pour changer la situation… mais au fond, c’est réparable. On peux s’excuser, rectifier, renouer le lien brisé.
La honte, elle, s’infiltre dans une tout autre profondeur. Elle ne murmure pas « ce que tu as fait est mal » mais « c’est toi qui est mal ! tu n’es pas quelqu’un de bien, tu n’es pas à la hauteur, tu es nul !».
Cette différence est fondamentale. Ce n’est plus une action qui est remise en question, c’est toute notre identité qui est mise en question. C’est notre valeur, notre droit même d’exister, d’être aimé, d’appartenir à la communauté humaine que l’on juge ainsi, et surtout dont on projette le jugement dans le regard de l’autre.
Elle commence parfois doucement, comme une légère rougeur qui monte aux joues, une timidité qui nous fait baisser les yeux. Mais parfois, cela devient un dégoût de nous-mêmes, quand nous nous trouvons tellement mal qu’on cherche à disparaitre, à se fondre dans le décors pour surtout ne pas être vu.
En effet, la honte n’est pas simplement une émotion qui passe comme la colère ou la tristesse. C’est bien plus insidieux que cela. La honte est liée à une croyance fondamentale sur soi-même, ce que j’appelle une **identité négative**, cette conviction intime et toxique que nous ne valons pas grand-chose, que nous ne sommes pas dignes d’être aimés, et que nous sommes, finalement, moins que les autres. C’est cette voix intérieure qui nous répète inlassablement : « Tu n’es pas à la hauteur. Tu n’es pas assez intelligent, pas assez beau, pas assez intéressant. Tu es fondamentalement défaillant. »
En effet, la honte n’est pas simplement une émotion qui passe comme la colère ou la tristesse. C’est bien plus insidieux que cela. La honte est liée à une croyance fondamentale sur soi-même, ce que j’appelle une identité négative, cette conviction intime et toxique que nous ne valons pas grand-chose, que nous ne sommes pas dignes d’être aimés, et que nous sommes, finalement, moins que les autres. C’est cette voix intérieure qui nous répète inlassablement : « Tu n’es pas à la hauteur. Tu n’es pas assez intelligent, pas assez beau, pas assez intéressant. Tu es fondamentalement défaillant. »
Cette honte génère une constellation d’émotions négatives puissantes : la peur (« qui voudra de moi tel que je suis ? »), l’anxiété sociale (« je dois constamment vérifier si je suis acceptable »), la dépression (« à quoi bon essayer, je suis nul de toute façon »), la jalousie et l’envie (« pourquoi les autres ont-ils ce que je n’aurai jamais ? »). Pour certains, cela va jusqu’à l’autodestruction : « puisque je me déteste, autant disparaître ».
Le système pervers du critique intérieur
Ce qui rend la honte si tenace, si difficile à déloger, c’est qu’elle installe en nous tout un système pour se maintenir. Au cœur de ce système, il y a cette voix que j’ai cru longtemps être la mienne. Jusqu’au jour où, dans un travail thérapeutique profond, j’ai reconnu les intonations de mon père, les jugements de ma mère, les moqueries de l’école… Cette voix critique, ce n’est pas notre voix. C’est l’intériorisation de tous ces moments où nous avons été regardés avec jugement plutôt qu’avec amour.
Un homme me racontait récemment : « Mon père me répétait toujours que j’étais trop sensible, trop dans les émotions pour un garçon. Maintenant, à cinquante ans, dès que je sens une émotion monter, j’entends encore sa voix qui dit ‘tu es une femmelette’. Et je me coupe immédiatement de ce que je ressens. »
Il y a une sorte d’internalisation de la critique du parent sous la forme d’un « critique intérieur ». Et nous continuons, adultes, à nous infliger ce que nous avons subi enfants. Comme si nous étions devenus notre propre bourreau.
Il est important de bien comprendre la mécanique de la honte, car c’est ainsi que l’on peut commencer à s’en libérer.
Notre psychisme peut être représenté sous la forme de plusieurs cercles concentriques, comme les couches d’un oignon.
Au centre se trouve le noyau essentiel, le Soi authentique (appelé aussi Self) : qui nous sommes vraiment, avec notre amour inconditionnel, nos désirs, notre sensibilité unique, notre lumière propre. C’est le moi spontané de l’enfant qui joue, qui rit, qui exprime librement ses besoins et ses émotions.
Dans la deuxième couche réside notre identité négative, ce critique intérieur qui s’est installé en nous comme un juge impitoyable. Ce Critique a généralement pris naissance dans notre enfance, formé par les regards dépréciatifs, les mots blessants, les silences pesants de nos parents ou de notre entourage. Si votre père nous a répété que nous étions « trop sensible », si notre mère nous a fait comprendre que nos besoins étaient un fardeau, si nos camarades nous ont ridiculisé pour cette tache de naissance ou ces kilos en trop – tous ces messages se sont gravés en nous et ont créé ce Critique.
Prenons l’exemple de Marc, que j’ai accompagné il y a quelques années. Enfant, chaque fois qu’il faisait une erreur en classe, son père le punissait sévèrement en lui disant : « Tu es vraiment bête. Comment peux-tu être aussi stupide ? » Aujourd’hui, à 42 ans, cadre brillant dans une grande entreprise, Marc est paralysé dès qu’il doit prendre une décision importante. Son Critique intérieur a pris la voix de son père et lui répète sans cesse : « Tu vas te tromper, tu es trop bête pour ça. » L’ironie ? Marc a une intelligence remarquable, mais le Critique se fiche éperdument des faits.
Face à cette identité négative, notre psyché développe une stratégie de survie : le masque, la persona. Si mon vrai moi n’est pas acceptable (c’est ce que la honte me fait croire), alors je vais créer un personnage qui, lui, sera digne d’amour et de respect. Nous devenons ainsi des acteurs de notre propre vie, jouant le rôle de celui qui a tout compris, de celle qui n’a besoin de personne, du séducteur invulnérable, de la femme parfaite qui ne montre jamais sa fatigue : « Si je me montre toujours fort et compétent, peut-être qu’on me respectera. » « Si je suis gentille et serviable en permanence, peut-être qu’on m’aimera. » « Si je fais rire tout le monde, peut-être qu’on ne verra pas combien je me sens vide à l’intérieur. »
Ces masques, nous les polissons année après année. Le masque du « bon garçon » qui ne dérange jamais, celui du rebelle qui cache sa sensibilité derrière la provocation, celui de la mère parfaite qui sacrifie tous ses besoins, celui du guerrier spirituel qui a transcendé toute souffrance… Chaque masque est une tentative désespérée d’obtenir enfin cette reconnaissance, cet amour que notre identité négative nous dit ne pas mériter naturellement.
Je me souviens de ma propre collection de masques – le « sachant » qui a tout compris, l’amant tantrique libéré de tout conditionnement, le guide spirituel sans failles. Chaque fois que je mettais un de ces masques, je m’éloignais un peu plus de mon authenticité, de cette vulnérabilité qui fait pourtant notre humanité et notre beauté. Le paradoxe cruel, c’est que plus nous perfectionnons nos masques, plus nous renforçons la croyance que notre vrai visage n’est pas montrable.
Sophie, par exemple, s’est construite une persona de « femme forte qui n’a besoin de personne ». Enfant négligée émotionnellement, elle a appris très tôt que montrer sa vulnérabilité ne menait nulle part. Aujourd’hui, elle affiche une indépendance farouche, refuse toute aide, contrôle chaque aspect de sa vie. Mais au fond d’elle, une petite fille terrorisée crie sa solitude et son besoin désespéré d’être tenue, aimée, vue. Le Masque est devenu si épais qu’elle ne sait plus qui elle est vraiment.
Enfin, tout autour, les représentations du Moi Idéal , c’est-à-dire ces images fantasmées de nous-mêmes où tous nos défauts seraient effacés, toutes nos limitations transcendées. « Si seulement j’étais comme lui (ou comme elle), si seulement j’avais son charisme, sa beauté, son aisance sociale, ses talents, sa réussite… alors je serais enfin heureux, enfin aimé, enfin en paix. » C’est une chimère, bien sûr, un mirage qui recule à mesure qu’on s’en approche, mais il est difficile de ne pas courir après.
Ce moi idéal est un tyran silencieux. Il nous fait croire qu’il existe une version de nous qui n’aurait plus jamais peur, qui ne douterait jamais, qui serait toujours dans la réussite (quel soit votre définition de la réussite), la beauté parfaite, le charisme permanent, la sagesse totale, etc.
Dans le contexte tantrique, combien de pratiquants ne se torturent-ils pas en comparant leur réalité (des moments d’ouverture alternant avec des fermetures, des élans d’amour mélangés à des peurs) avec l’image idéalisée du tantrika* parfait, toujours dans l’extase, toujours calme et serein, toujours dans l’accueil et l’amour inconditionnel ?
La transmission transgénérationnelle de la honte
Ce qui rend la honte si tenace, c’est qu’elle se transmet de génération en génération comme un héritage empoisonné. Les parents et les enseignants, et d’une manière générale toutes celles et ceux qui sont une figure parentales, et qui n’ont pas guéri leur propre honte la transmettent inconsciemment à leurs enfants, non par malveillance, mais parce qu’ils ne peuvent donner que ce qu’ils ont reçu.
Toutes ces ces phrases apparemment anodines mais dévastatrices : « Tu es trop sensible », « Arrête de pleurer comme une fille », « Tu n’arriveras jamais à rien comme ça », « Regarde ta sœur, elle au moins… », « tu n’es pas un homme », etc.
Chaque fois qu’un enfant entend ces mots, une partie de lui comprend : « Je ne suis pas acceptable tel que je suis ». Et petit à petit, l’enfant commence à haïr ces parties de lui-même : sa sensibilité devient une tare, sa colère une monstruosité à cacher, son besoin d’affection une faiblesse honteuse.
La spirale infernale : quand la honte se nourrit d’elle-même
Le plus pervers dans ce système, c’est que la honte crée les conditions de sa propre perpétuation. C’est le cas de Thomas, un homme que j’ai accompagné pendant plusieurs années. Convaincu au plus profond de lui qu’il n’était « pas assez homme » (identité négative héritée d’un père hyper-viril qui le traitait de « femmelette »), il avait développé un masque de séducteur compulsif. Mais chaque conquête, au lieu de le rassurer, renforçait sa honte : « Si ces femmes savaient qui je suis vraiment, elles partiraient en courant », se disait-il. Et quand une relation devenait trop intime, trop vraie, il sabotait tout, confirmant ainsi sa croyance profonde qu’il ne méritait pas d’être aimé.
Cette dynamique explique pourquoi tant de personnes restent bloquées dans des comportements qu’elles détestent : la honte préexistante fait que chaque erreur, au lieu d’être une opportunité d’apprentissage, devient une confirmation supplémentaire de leur manque de valeur fondamentale.
La honte attire les situations qui la confirment. Si je crois ne pas être digne d’amour, je vais inconsciemment choisir des partenaires qui me le confirmeront, ou je vais saboter les relations saines. Si je crois ne pas avoir de valeur, je vais accepter des situations où je suis dévalorisé, confirmant ainsi ma croyance initiale.
Le chemin de guérison : du masque à l’authenticité
La bonne nouvelle, car il en faut une après ce tableau sombre, c’est que la honte peut être guérie. Non pas effacée d’un coup de baguette magique, mais progressivement transformée par un travail patient et aimant sur soi-même. Le Tantra, dans sa capacité à réparer ces conditionnements répétés, offre justement des outils puissants pour cette transformation.
Le premier pas est la reconnaissance. Reconnaître notre identité négative, nos masques, notre critique intérieur, sans les juger (ce qui ne ferait qu’ajouter de la honte à la honte). Le Tantra est une voie de l’accueil et notamment de toutes les parties de nous-mêmes que nous avons apprises à détester, et qui agissent sur nous malgré nous.
Le deuxième pas est la compréhension. Comprendre que cette honte n’est pas la vérité sur qui nous sommes, mais le résultat d’un conditionnement, d’une histoire, de blessures non guéries. Elle fait partie de notre histoire, mais elle n’est pas notre identité profonde.
Le troisième pas, et c’est là que le Tantra devient particulièrement puissant, c’est la réinformation, lente mais puissante, que ce que nous nous racontons n’est pas la vérité, et que ces identités négatives, que nous avons inconsciemment construites peuvent être déconstruites, car tout ce qui a été construit peut être déconstruit. Dans les méditations, dans le regard de l’autre, dans les honorations que nous faisons au divin qui est en nous, nous pouvons toucher notre noyau essentiel, notre Soi. A ce moment, les masques tombent, le Critique se tait, et nous sommes simplement, pleinement, magnifiquement nous-mêmes.
Mais attention – et c’est crucial – il ne s’agit pas de remplacer un « moi idéal » (l’être parfait que nous idéalisons et croyons que nous devons devenir) par un autre (le tantrika libéré). Il s’agit bien au contraire d’embrasser notre humanité dans toute sa complexité, avec ses ombres et ses lumières, ses forces et ses vulnérabilités. C’est dans cette acceptation profonde, par cet amour profond que nous pouvons nous porter, que la honte commence à fondre comme la glace au soleil du printemps.
*Soi : Dans la tradition tantrique, le Soi (Atman en sanskrit) représente notre essence divine, notre conscience pure au-delà de l’ego et des conditionnements.
*Tantrika : Pratiquant du Tantra, homme ou femme engagé sur la voie de l’éveil par l’intégration de toutes les dimensions de l’être.
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